Plaisir de broder

Je prends plaisir à broder pour des inconnus, des proches ou moi-même, avec un souhait de bonheur pour chacun dans l’atelier de mon cœur. Cela s’appelle, je crois, prier. Ce faisant, je m’inscris dans une lignée. La Bible parle dans le Premier Testament de femmes appelées à ce travail des étoffes Ex 35, 25-26. Par la pourpre violette et le rouge écarlate, elles marient, pour le Temple, la terre et le ciel Ex 26, 36. Je suis sensible à la dernière parole, toute de silence, de Marie Skobstov : en camp de concentration, juste avant de mourir gazée, elle échange sa ration de pain contre du fil. Le monde orthodoxe connaît en effet, parallèle à celle, plus masculine, de la peinture, une tradition de la broderie des icônes, geste qu’aujourd'hui, aux Etats-Unis, des femmes reprennent, en de petits ateliers ou chez elles. Pourtant, mes sujets sont résolument profanes. Sur tissus, sacs et vêtements, éventuellement à la demande, je dessine et brode des arbres joyeux, des feuilles à foison, des lys exubérants, des roses éclatées, des chats mutins, des lapins mottés, de jeunes éléphantes pataudes, des arabesques follement lancées. Je brode souvent à l’hôpital et j’ai dit ailleurs – Les roses s'adossent au mur, Sagesse pour quand c'est dur, L'Harmattan, 2012, p. 56-7 - combien c’est précieux en ce lieu de souffrances. Je souris devant la perspective nouvelle ouverte par la question d’un ange tenant magasin de retouches : « Vous feriez cela pour des clientes ? » Oui, volontiers !

 

Un plaisir féminin ?

La broderie, activité trop rarement masculine, enfermant la femme dans le rôle de Pénélope ? Je ne me lance pas dans ce débat. Mais j'aime que, dans la Bible, Dieu -un dieu plutôt masculin- brode. Il n'est fait mention de cela qu'une seule fois. Mais quelle broderie !!! L'œuvre, c'est nous ! Car, dit le Psaume 139, ainsi traduit par Chouraqui, avant ma naissance, je fus « brodé(e) aux cryptes de la terre ». Pénélope, elle, devenue, certes, la figure spontanément en notre culture associée à la tapisserie, me semble, et par l'étymologie -″celle qui défait″-, et par le faire -son activité nocturne-, ne pas tisser, ne pas élaborer ... Ce que je garde d'elle, c’est plutôt la capacité à durer : j'ai travaillé à la Dame à la licorne pendant 30 ans. La fée de la tapisserie m'a somptueusement remerciée, devenant ma marraine. Je comprends qu'autrefois en français broder se soit aussi dit « recamer », mis en relation avec l'hébreu biblique racham, "amour inconditionnel éminemment charnel". J'aime ce qui advient en l'acte de broder, tout tranquille et régulier, longuement maintenu dans le temps, si possible aux alentours de midi, au secret de l'appartement tabernacle. Je me pose. Le cœur « symbolise » Lc 2, 19. Le souhait de paix pour les autres mûrit, chéri dans un écrin d'élégance. Du beau sort de mes mains, modeste, mais obstiné.